CRITIQUES (MUSIQUE)
ZEM — Changer d’armure pour réaccorder l’âme
Harpe métisse, swing intérieur
Il est des silences qui apaisent. D’autres qui amputent.
ZEM, harpiste d’origine éthiopienne, ne se contente pas de jouer : elle tisse.
Avec sa harpe semi-électrique, elle file un son hybride — entre folk aérien, jazz introspectif et trip-hop feutré.
Une musique-pont, polyglotte (français, anglais, néerlandais), à l’image de son histoire : née en Éthiopie, adoptée par une famille belgo-néerlandaise, elle incarne une Belgique moderne, métissée, vibrante.
« La harpe m’a choisie autant que je l’ai choisie », confie-t-elle presque en filigrane.
Enfant, le coup de foudre survient dans un salon où trônaient plusieurs harpes — celles de la mère harpiste à l’Opéra d’une amie. Depuis, l’instrument magistral ne l’a plus quittée.
Mais chez ZEM, la biographie n’est jamais un prétexte : c’est une tonalité.
Ses racines éthiopiennes, longtemps chantées en amharique avec son frère, se sont estompées avec le temps. Pourtant, elles persistent comme une basse continue invisible. On peut oublier une langue ; on n’oublie jamais son timbre intérieur.
Et puis il y a cette thématique de l’anhédonie — cette « anesthésie du cœur » — que sa musique effleure avec une délicatesse clinique.
En psychologie, l’armure protège.
En musique, l’armure définit la tonalité.
« Changer d’armure, c’est accepter de modifier sa clé intérieure. »
Le jeu de mots devient manifeste : tomber la cuirasse pour que le cœur cesse de jouer en sourdine. Car l’anhédonie ressemble à une harpe dont on aurait étouffé les cordes. Les notes sont là, mais privées d’écho.
Dans La Harpe en Sourdine : Récital pour un Cœur Anesthésié, chaque arpège semble chercher la fissure par où la lumière pourrait entrer.
Dans Réaccorder l’Âme : Au-delà des Murs du Château, l’effort thérapeutique devient accordage : tendre sans rompre, écouter avant de frapper.
« Une note morte n’est pas une note perdue. Elle attend une autre pression du doigt. »
ZEM ne dramatise pas. Elle nuance. Elle transforme la fragilité en matière sonore. Son art n’est ni plainte ni posture — il est traversée.
Au fond, sa harpe ne protège pas du monde.
Elle invite à le ressentir à nouveau.
La plume de l’improvisation, l’encre de la nostalgie.
Pas de brouillon, juste des rebonds.
L’art de cultiver l’égalité — même face au silence.
Fabrice Allouache (*) – Ladies in Jazz – 2026
ZEM Do-Ré-Mi-Sol-La
Berceuse profane pour un monde de psychopathes
Psycho-pentatonique et quinte essentielle
« Certaines œuvres rassurent. D’autres toussent. ZEM, elle, joue sur la quinte… quitte à réveiller la quinte de folie. »
Avec Living in a World of Psychopaths, la harpiste ZEM compose une pièce que l’on pourrait qualifier de psycho-pentatonique — un mot-valise pour une musique qui pense autant qu’elle panse. Ici, la gamme majeure pentatonique (Do-Ré-Mi-Sol-La) devient manifeste esthétique : pas de Fa, pas de Si. Ni failles apparentes, ni chichis superflus. Une architecture épurée qui donne l’illusion d’un monde simple… alors que le thème est vertigineux.
« Les psychopathes sont parmi nous », annonce le titre. Mais ZEM ne cherche ni le frisson gratuit ni l’accusation facile. Elle pince ses cordes comme on interroge un système. La quinte — intervalle stable par excellence — devient métaphore : équilibre musical d’un côté, quinte de toux sociale de l’autre. La tension ne crie pas, elle résonne.
« Est-ce un bug… ou une fonctionnalité ? »
La question revient comme un ostinato.
Dans cette harpe aux allures de conscience critique, la douceur n’est pas faiblesse. Elle est contraste. Tandis que le monde valorise domination et excès de confiance, ZEM choisit la retenue, la nuance, l’écoute. Sa musique ne juge pas ; elle révèle.
« Toute note forte n’est pas un leadership. »
Là réside la subtilité : la pentatonique évite les frottements les plus évidents, mais laisse planer une absence. Ce qui manque parle autant que ce qui sonne. Comme si l’absence de Fa et de Si devenait symbole d’un monde qui gomme ses dissonances sans les résoudre.
Au fond, ZEM ne décrit pas des monstres. Elle explore des mécanismes.
Sa harpe ne condamne pas — elle questionne.
Et dans cet enchaînement d’ombres, la musique rappelle une vérité simple :
La dissonance n’est pas la folie.
C’est l’appel à l’accord.
La plume de l’improvisation, l’encre de la nostalgie.
Pas de brouillon, juste des rebonds.
L’art de cultiver l’égalité — même face à la dissonance.
Fabrice Allouache (*) – Ladies in Jazz – 2026
ZEM, la harpe en clair-obscur
Il est des artistes qui entrent en scène. Et d’autres qui se dévoilent. Avec Veils to Cover, ZEM ne joue pas seulement de la harpe : elle ourdit un mystère, tisse une trame sonore où chaque corde devient fil d’or. En quelques secondes d’une séquence vidéo savamment fragmentée, la musicienne impose une signature : le geste est sûr, le toucher est pur, presque chuchoté. Ses doigts — graciles mais décidés — effleurent les cordes avec une précision d’orfèvre, comme si elle écrivait en braille la partition d’un rêve.
La caméra, complice, capte ce prélude tactile avant de glisser vers un voile diaphane. Et là, le jazz se fait image. ZEM apparaît en silhouette, sculpturale et mouvante, telle une déesse contemporaine convoquant à la fois l’Amour, la Beauté, la Musique et la Joie. On pense à une mythologie réinventée : un panthéon d’aujourd’hui où la harpe ne serait plus instrument d’apparat, mais cœur battant d’un Orient rythmique et sensuel.
Car c’est bien là que réside l’audace : ZEM ne se contente pas de pincer les cordes, elle pince la curiosité. Les rythmes, subtilement orientalisant, ouvrent un espace hybride — quelque part entre transe modale et jazz impressionniste. Son corps danse derrière le voile, étrange et magnétique, comme si la musique elle-même cherchait à se matérialiser. Le mouvement devient mesure, la mesure devient murmure.
Puis vient l’instant du « zoomer » , le regard se rapproche, capte un visage lumineux, presque hiératique, où se lit l’abandon maîtrisé de l’artiste. ZEM ne s’exhibe pas : elle se révèle. Nuance essentielle. Elle joue avec les voiles comme avec les harmonies ; elle couvre pour mieux découvrir, elle dissimule pour mieux émouvoir.
Dans Veils to Cover, tout est question de respiration. Le silence y a la densité d’un solo suspendu, et la harpe, instrument trop souvent cantonné au classique, retrouve ici une modernité frémissante. ZEM s’inscrit dans cette lignée rare d’artistes qui font mentir les étiquettes : elle jazzifie l’Orient, orientalise le jazz, et dans ce chiasme sonore, invente son propre idiome.
On ressort de cette brève séquence comme d’un club enfumé à l’aube : un peu étourdi, délicieusement troublé, avec la sensation d’avoir assisté à un dévoilement plus intérieur que visuel. Sous les voiles, la vérité d’une artiste. Et sous les cordes, l’évidence d’une signature.
Sous ma signature, les mots deviennent arpèges, et « Voiles à couvrir » s’affirme comme une intention littéraire où le mystère dialogue avec l’exigence du verbe.
Ainsi, derrière le clair-obscur de la harpe et le jeu des voiles, se profile aussi l’ombre bienveillante de son auteur, artisan des images et des sonorités, qui a su traduire en mots ce que ZEM suggère en musique.
Une plume singulière, celle de ma rédaction, qui métamorphose l’univers de ZEM en une subtile improvisation littéraire aux accents de jazz.
auteur : Fabrice ALLOUACHE.(*) Ladies In Jazz – 2026
(*) Fabrice Allouache is the creator of Ladies In Jazz, a platform dedicated to celebrating the "ladies of vocal jazz". His writing and digital presence focus on:
Tributes and Reviews: He frequently writes evocative tributes to both legendary and rising jazz artists
Advocacy: He is an active member and contributor to communities like "Women in Jazz 2022," where he shares historical insights and promotes the achievements of female musicians to combat inequality in the industry.
Historical Narratives: His writing often blends musical analysis with poetic storytelling. He has written about Ella Fitzgerald, describing her improvisational style as "writing in the air" and her 1956 Cole Porter recordings as elevating standard melodies into a "crown" of vocal artistry.